Références textuelles et traditions exégétiques
L’épisode de Loth et ses filles trouve son origine dans l’Ancien Testament, plus précisément dans le livre de la Genèse (19:30–36). Après la destruction de Sodome et Gomorrhe, Loth se réfugie dans une caverne avec ses deux filles. Persuadées que l’humanité a disparu et qu’aucune descendance n’est désormais possible, celles-ci décident d’enivrer leur père afin de s’unir à lui sans qu’il en ait conscience. De ces unions incestueuses naîtront deux peuples ennemis d’Israël : les Moabites et les Ammonites. Le texte biblique insiste sur l’ivresse de Loth, élément central qui atténue partiellement sa responsabilité morale et déplace la faute vers l’initiative des filles.
Ce récit a suscité de nombreuses interprétations dans la tradition chrétienne. Saint Augustin, dans La Cité de Dieu (Livre XVI), aborde cet épisode en lien avec l’origine des peuples voisins d’Israël. Il s’attache moins à la dimension scandaleuse de l’inceste qu’à sa portée historique et théologique, voyant dans cette généalogie problématique une explication morale et symbolique des conflits ultérieurs entre ces peuples et le peuple élu.
De son côté, Flavius Josèphe, dans les Antiquités judaïques (Livre I, chapitre 11), reprend le récit biblique en l’inscrivant dans une démarche historiographique. Il insiste sur le contexte de catastrophe et d’isolement total qui pousse les filles de Loth à agir, cherchant ainsi à rationaliser leur comportement plutôt qu’à le condamner uniquement sur le plan moral.
Moralité et interprétations à la Renaissance
À la Renaissance, l’histoire de Loth et de ses filles revêt un caractère profondément ambivalent. D’un point de vue moral, elle illustre la déchéance de l’humanité après la destruction de Sodome : même les survivants du châtiment divin ne sont pas exempts de faute. L’inceste devient ainsi le signe d’un monde moralement corrompu, survivant dans les marges de la civilisation.
Cependant, sur le plan pictural, ce thème offre aux artistes un cadre biblique légitime pour représenter des figures féminines sensuelles, des gestes ambigus et une intimité charnelle. Sous couvert d’un récit sacré, la peinture peut explorer les thèmes de la séduction, du désir et de la transgression sans rompre ouvertement avec les normes religieuses.
Chez Jan Massys, cette ambivalence penche clairement en faveur d’une lecture érotique plus que strictement morale. La posture des filles, leur beauté idéalisée, leurs regards et leurs gestes enveloppants construisent une scène de séduction active. Le vin, instrument de l’ivresse, et les fruits, symboles de fertilité et d’abondance, accentuent la dimension sensuelle de la composition. La faute morale n’est pas tant dénoncée que mise en scène, transformée en spectacle visuel où la tentation domine le repentir.
Ainsi, l’œuvre de Jan Massys s’inscrit pleinement dans la tradition renaissante qui exploite la tension entre morale chrétienne et plaisir du regard, faisant de Loth et ses filles un sujet à la fois édifiant et troublant, où la Bible devient le prétexte à une réflexion — et une fascination — pour les limites de la chair et du désir.
Loth et ses filles dans les autres traditions religieuses
Dans le judaïsme
Dans la tradition juive, le récit de Loth et de ses filles est principalement connu à travers la Torah, où il apparaît dans le livre de la Genèse (Bereshit 19). Le texte est globalement identique à celui de la Bible hébraïque, mais son interprétation est enrichie par la littérature rabbinique, notamment le Talmud et les Midrashim.
Les commentaires rabbiniques insistent sur le contexte exceptionnel de la catastrophe : la destruction de Sodome est perçue comme un anéantissement quasi total du monde connu. Les filles de Loth agissent par crainte de l’extinction de l’humanité, ce qui permet parfois d’atténuer la condamnation morale de leur geste. Toutefois, l’inceste demeure une transgression grave, et l’origine des Moabites et des Ammonites est marquée par cette faute initiale, expliquant symboliquement leur position marginale et conflictuelle vis-à-vis d’Israël.
Ainsi, dans le judaïsme, le récit sert à la fois de mise en garde morale et de fondement étiologique, expliquant l’origine de peuples ennemis tout en soulignant les conséquences durables du péché.
Dans l’islam
Dans la tradition islamique, Lut (Loth) est un prophète respecté, mentionné à plusieurs reprises dans le Coran. Cependant, le récit de l’ivresse et de l’union incestueuse avec ses filles n’y figure pas.
Le Coran se concentre exclusivement sur la condamnation morale du peuple de Sodome, principalement associée à la dépravation, la corruption et au refus du message divin. Loth y est présenté comme un homme juste, sauvé par Dieu, tandis que sa femme est punie pour avoir désobéi. Toute narration susceptible de porter atteinte à l’intégrité morale d’un prophète est donc absente.
Dans cette perspective, l’histoire des filles de Loth telle qu’elle apparaît dans la Bible est rejetée ou considérée comme une tradition extérieure, sans autorité religieuse en islam.
Comparaison et portée interprétative
La présence — ou l’absence — de cet épisode dans les différentes traditions religieuses révèle des conceptions très différentes de la figure prophétique et du rapport au péché. Là où le judaïsme et le christianisme acceptent une narration ambivalente, montrant même les figures justes confrontées à la faute et à la déchéance, l’islam privilégie une vision idéalisée du prophète, excluant toute implication dans un acte incestueux.
Cette diversité d’approches explique en partie la fortune iconographique du thème en Occident chrétien : l’existence même du récit biblique autorise son exploitation picturale. À l’inverse, son absence dans l’islam rend une telle représentation impensable dans l’art religieux musulman. Le thème de Loth et ses filles apparaît ainsi comme un révélateur des différences profondes entre traditions religieuses, tant sur le plan théologique que sur celui de la représentation visuelle et morale.